© MICHEL DUPERREX | Trente-quatre centimètres! La glace du lac de Joux est actuellement d’une résistance rare. Yves Meylan reste vigilant: le garde du lac sait que la majorité des visiteurs veulent voir l’épaisseur de la glace. «Ils s’attroupent au bord des failles, c’est très dangereux. J’en ai même vu avec des poussettes!» Il fait appel à la «jugeote» de chacun et rappelle les règles de base: respecter les drapeaux et les piquets rouges et éviter les embouchures de rivières.
Le thermomètre affiche moins quatre degrés, mais c’est sans veste et à mains nues qu’Yves Meylan affronte la bise pour sonder le lac de Joux. Le garde met en marche sa tronçonneuse et entreprend de transpercer la glace pour en extraire un glaçon géant parfaitement carré. Verdict: 34 centimètres d’épaisseur. «Je fais ça quelques fois par hiver. C’est juste par curiosité.» Si Yves Meylan affiche une telle décontraction, c’est qu’à ce stade de la glaciation, des poids lourds pourraient sillonner le lac de Joux sans en faire sourciller la surface. Son collègue Jean-Daniel Meylan le confirme: le public est autorisé à s’ébattre sur le joyau de la Vallée dès lors que la glace atteint 8 centimètres, pour autant qu’elle soit de bonne qualité.
Le test de la pique
Pour les deux gardes, qui vivent jour et nuit dans l’angoisse de l’accident, la délivrance porte un numéro: le 15. «S’il y a 15 centimètres, on est tranquilles. Avant ça, on perce tout le temps, dans tous les coins. C’est le plus gros du boulot», explique Jean-Daniel Meylan. Armé d’une longue pique, il «tâte» la glace pour juger de son épaisseur. Et dans cet exercice, comme pour l’ensemble de sa lourde tâche de garde du lac, l’expérience est reine. «Pour une belle glace, il faut du froid, un anticyclone, pas de bise et une nuit claire et étoilée.»
Il s’agit ensuite de «piqueter», soit planter les fameux piquets en bois rouges et verts qui, mis côte à côte sur une ligne, délimitent les zones tranquilles et celles à risques. C’est dans son «bateau de glace», comme il l’appelle (une luge customisée portant le fier nom de HMS, «Her Majesty Ship»), qu’Yves Meylan transporte tout son matériel. Souvent disposés aux embouchures des rivières et autour des failles, les piquets dessinent en ce moment une frontière à la «Tête du Lac», à hauteur de l’arrivée de l’Orbe. Au-delà de cette ligne, la glace est infestée de grosses bulles – fruit des gaz dégagés par les alluvions – d’autant plus redoutables qu’elles sont recouvertes de neige.
Astuces de Combiers
«Il y a des inconscients et des têtes en l’air. On pourrait mettre cinquante drapeaux rouges devant leurs yeux, ils iraient quand même», déplore Yves Meylan. Les touristes ont de fait une fâcheuse tendance à oublier que plusieurs mètres cubes d’eau glacée dorment sous leurs pieds. Outre le balisage, les Combiers disposent d’une batterie d’astuces à même de les renseigner sur l’état de «leur» lac. «S’il fume, il faut attendre que la bise se calme, et il est gelé le lendemain», avance Bertrand Mouquin. Loueur de patins sur le lac depuis trois décennies, le cordonnier avoue aussi tenter parfois le diable pour tester la solidité de la glace: «Je saute dessus depuis le bord pour voir si ça fait une étoile.» Une technique proche de celle de Mary-José Cornus, native du Sentier, adepte de ski de fond: «Je tape. Si ça fait plonck plonck, j’y vais. Si ça fait splatch splatch, je n’y vais pas!»
Depuis mercredi, 8 des 9 kilomètres carrés du lac de Joux sont ouverts au public. La pluie avait forcé les gardes à en interdire l’accès le 19 janvier. Les patineurs en seront néanmoins pour leurs frais ce week-end, une bonne couche de neige recouvrant encore la surface. Le loueur de patins ne prévoit d’ailleurs pas d’ouvrir son stand.